Sous le soleil de janvier, le quartier de boutonnet est chaleureux comme jamais. Jeunes et moins jeunes sont de sortie. On se presse à la boulangerie. On flâne devant les étals de l’épicerie. On se rassemble place Krasucki. Dans quelques minutes, la compagnie Action d’espace[1] va présenter Premier cri sa toute nouvelle création.

Encore en rodage, Premier cri fait suite à Les fils des hommes solo sur la mémoire de la guerre d’Algérie (2012). Mêlant mouvements dansés et récits intimes, François Rascalou évoquait la transmission d’un père à son fils[2]. Avec Premier cri, le chorégraphe poursuit sa découverte du lien filial en interrogeant la peur, le vertige et le désir de devenir parent.

Les quatre danseurs – deux hommes et deux femmes – apparaissent au coin de la place. Ils forment une chaîne. Liés, ils progressent, s’appuient sur le mobilier urbain et parcourent le groupe de spectateurs sur la deuxième symphonie de Sergueï Rachmaninoff. Les performeurs ont l’allure sportive ; ils portent un sac à dos ultra mince avec un MP3 et une enceinte leur permettant de diffuser au gré de leurs envies quelques harmonies. Nous les suivons avec langueur dans les rues voisines. Ils se dispersent, se regroupent, avancent à tâtons. Puis l’un d’eux laisse éclore les mots :

« Ça a d’abord était un truc en creux… par la négative. Et moi, je pense que j’ai eu alors, oui j’ai eu cette peur là pendant longtemps. Le déni, c’est non. Je pensais qu’il valait mieux que je sois la personne qui casse la chaine… tu vois, qu’il y avait trop de merdier avant, que c’était inextricable. »[3]

Les témoignages et les corps se déploient. Le mouvement dansé est exploration, de l’espace, du public et du désir d’enfant. Tandis qu’ils grimpent sur le toit d’un camion, escaladent un échafaudage, rampent à même le bitume, les danseurs mêlent les pensées intimes en une polyphonie faisant jaillir les méandres d’une réflexion dans lesquels ils ne manquent pas d’entrainer le groupe des spectateurs. Ce dernier est intégré et dynamisé avec humour et vitalité. Fréquemment, « les danseurs-runners » tracent un passage à travers les corps des spectateurs nous obligeant, à reculer, à avancer, à nous écarter les uns des autres. Ils initient des farandoles, nous prennent par la main ou dans leurs bras pour chuchoter tout bas : « est-ce que tu as envie ? », puis dire tout haut : « j’ai envie… . J’ai envie de te porter. J’ai envie que tu me portes. J’ai envie que vous me portiez tous ».

L’ensemble manque encore un peu de rythme mais la sincérité de la démarche, des témoignages et des danseurs touche profondément. On apprécie particulièrement le jeu théâtral de Lorenzo Dallaï. Nul ne doute que Premier Cri saura séduire « les aficionados » des arts de la rue.

Vu le 17 janvier 2016

Conception, chorégraphie et mise en rue, texte : François Rascalou assisté de Yann Cardin. Regards extérieurs : Dalila Boiteau et Nicolas Vercken. Interprètes, 4 hommes et femmes : Yann Cardin, Brigitte Negro, Mathilde Duclaux, Lorenzo Dallaï.

Production / diffusion : Fatma Nakib. Equipement sonore : David Olivari. Costumes : François Rascalou. Administration : Peggy Pirouelle

[1] Action d’espace a été fondée par François Rascalou, chorégraphe, danseur et performeur, en 2007. Ce dernier « fut longtemps interprète de la chorégraphe Jackie Taffanel, avant de créer en 1999 la compagnie Rascalou-Nam entre la France et la Corée du Sud, puis Action d’espace en 2007 à Montpellier. » La compagnie crée aussi bien pour la salle que pour l’espace public.

[2] « Sous les traits du fils, apparaissent ceux d’un père. » Dossier de création Premier cri.

[3] Extrait du texte de Premier cri

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