(Crédit photo: Cridacompagny)

Mathilde Marcel / Pouvez-vous me raconter – dans les grandes lignes – votre parcours professionnel et l’histoire de votre compagnie ?

Julien Vittecoq / Très sportif, passionné de musique et de photo, j’ai découvert la danse avec le chorégraphe Andy De Groat. J’ai intégré sa compagnie, Red Note, avant même de me former à la danse classique et contemporaine. Plus tard, j’ai suivi la formation dispensée par le Lido, Centre national des arts du cirque de Toulouse où j’ai rencontré Jur Domingo. Ensemble, on a créé la Cridacompagny. L’histoire de la compagnie commence en 2006 avec On the Edge, un duo acrobatique qui a tourné dans une trentaine de pays. Depuis on a créé six spectacles : Aïe, un trio avec le musicien Nicolas Arnould, Malabo, un cabaret avec des danseurs de Guinée-Équatoriale, Manãna es manãna créé en 2013 en lien avec le festival Montpellier Danse… . Motor Home est un projet particulier. Il est né de la rencontre avec Henri Devier qui est passionné de littérature américaine, de l’idée de faire un voyage et de construire une forme inspirée de ce dernier.

MM / Dans Motor Home, l’image – vidéo et photo – a une place importante. Le site internet de la Cridacompagny compte une rubrique exposition. La photographie est-elle un pan d’activité à part entière de la compagnie ? Ou est-elle une émergence des laboratoires ou résidence de création ?

JV / Notre activité artistique ne se limite pas au cirque. On a un groupe de musique qui s’appelle Jur. On a composé la musique du dernier film de Tony Gatlif, Géronimo. Je suis également photographe. J’ai réalisé quatre séries de photo qui ont été exposées au Centre d’art et de photographie de Lectoure. On a essayé de cloisonner nos différentes activités artistiques parce qu’on avait le sentiment d’être entravé dans notre exploration des disciplines. Par ailleurs, cela me semble important que mes photos, mon travail de photographe existe dans le milieu des arts plastiques et de la photographie. Mais il y a une porosité entre nos différentes activités. Nos concerts sont jalonnés de portés acrobatiques. Mon expérience du cirque influe sur mon rapport au corps, sur mon regard de photographe.

MM / Il y a comme un effet de montage, de collage dans Motor Home. Chaque scène, vidéo, photo apparaît comme le souvenir – parfois flou, parfois enjolivé- d’une étape de voyage. Comment s’est déroulé le processus de création de Motor Home ? Comment avez-vous choisi les fragments de vidéo, construit le jeu et la performance qui composent le spectacle ?

JV / Le projet Motor Home a commencé par un voyage d’un mois au État Unis durant lequel on a accumulé, au hasard des découvertes et des rencontres, des images photos, vidéos et des idées. À notre retour à Toulouse, on avait plein de rushes, cela partait dans tous les sens. – D’ailleurs, il y a plein de matière que l’on n’a pas encore exploitée et dont j’aimerais faire un livre. – J’ai d’abord pris un temps pour regarder les vidéos. J’ai sélectionné six moments vidéo qui me semblaient relater avec force ce qu’a était le voyage pour chacun de nous. J’ai choisi un passage dans la montagne où Henri a le vertige pour le montrer en difficulté parce que pour lui le voyage c’était ça. Pour lui c’était un voyage initiatique. C’est quelqu’un qui n’avait quasiment jamais voyagé. Par moment, il était vraiment tétanisé. (Rire) On l’a amené marcher en montagne. Il avait le vertige, il pouvait plus avancer, plus reculer. On a dormi dans la montagne, il y avait des ours pas loin, il dormait dans la voiture et s’enfermait à double tour. Ensuite, on a créé du jeu et de la performance autour des extraits vidéo. Motor Home est un spectacle qui va évoluer et s’étoffer. Il a été monté rapidement. Au retour, on a eu deux-trois semaines. Maintenant, il serait intéressant de regarder à nouveau les vidéos et de travailler avec de nouvelles matières.

MM / Ces deux-trois semaines de travail, c’était une résidence ? À Toulouse ?

JV / On était en résidence à Mix’Art Myrys, un lieu de rencontre et de création autour des nouvelles technologies, à Toulouse. Motor Home est un projet que l’on a quasiment autoproduit. La Gare Mondiale, Melkior Théâtre, le lieu de  recherche et de confrontation artistique dirigé par Henri Devier a participé un petit peu aussi. En général quand on monte un projet cela se fait sur deux-trois ans avec des accueils en résidence et des co-productions. Avec Motor Home, on est sur quelque chose d’un peu plus « roots ». J’ai travaillé dans mon coin sur les vidéos. Après on a eu deux semaines de résidence dans un lieu mais avec très peu de moyens. Cela s’est fait très rapidement. C’est pour cela que c’est un projet qui bouge, qui progresse à chaque fois qu’on le joue. À chaque représentation on amène de nouvelles matières. Pendant la résidence il y a eu un échange autour des vidéos choisies. Henri a amené des textes de littérature américaine : Brautigan, Bukowski, Carver. Les vidéos, les textes et nos souvenirs ont engendré le jeu et la performance. Dans le désert on portait Henri pour rigoler cela a donné une scène de portée. On s’était mis au défi de faire de la corde à sauter dans des lieux improbables. Cela a été transposé sur le mat. On n’a pas vraiment le souhait de raconter une histoire mais plutôt de partager des sensations. On a tissé des liens entre la vidéo, les textes, les photos pour composer des sensations. Le texte de Bukowski fait écho à la première interview diffusée à l’arrivée des spectateurs. Gabriel porte les mêmes vêtements que sur une photo prise à Monument Valley…etc.

MM / Avec Motor Home vous avez bousculé vos habitudes de création…

JV / Le voyage et la vie en groupe, impliquent d’autres modalités de création. Au cours des créations précédentes, je me suis rendu compte que bien qu’énormément de choses émergent sur scène beaucoup se débloquent en dehors du plateau. J’ai toujours travaillé avec des gens qui me sont très proches. Pour moi, la limite entre la création et la vie est très floue. Motor Home c’est cela aussi… provoquer quelque chose qui soit complètement en dehors d’un lieu de travail. C’était un moment magnifique. On était connecté 24h/24h à cette création/voyage. Cela a été une expérience très forte. On a pris beaucoup de plaisir. Cela questionne le théâtre, le cirque. Il y a quelque chose qui vient d’ailleurs. Chacun a été bousculé artistiquement à un endroit différent. Les créations suivantes seront différentes parce qu’il y a eu ce Motor Home. Dans le parcours de la compagnie c’est important.

MM / Le dispositif scénique de Motor Home est bi frontal. Vous faites appel à deux reprises à la participation du public. Est-ce une façon pour vous de créer une intimité avec le public ? Rêvez-vous d’un cirque intime ?

JV / Je ne voulais pas d’un dispositif frontal. Sur ce spectacle, je ne voulais pas de barrières entre nous et le public. La bi-frontalité permet une belle proximité. L’exposition et les écrans ont imposé le dispositif. Graphiquement cela ressemble à une rue. Comme dans une rue, les spectateurs sont devant, derrière…etc. J’aime bien l’idée que les spectateurs puissent se voir, se regarder. Il y a comme une fosse qui peut rappeler la piste de cirque. On n’a jamais joué en circulaire. On utilise des techniques de cirque mais jusqu’ici on a surtout joué dans des théâtres. Pour Motor Home, on cherchait un effet d’immersion.

MM / Le Livre de Kerouac On the road est-ce que l’un de vous l’a lu finalement ? N’est-il qu’un prétexte ?

JV / Oui, on l’a tous lu. C’est un livre que j’ai beaucoup aimé. Le point de départ de Motor Home, c’est notre bougeotte et la passion d’Henri pour la littérature américaine. On the road est une source d’inspiration. Même si on le prétend sur scène on n’a jamais voulu suivre l’itinéraire de Kerouac.

MM / Votre voyage au État Unis avec les membres de votre compagnie est-ce une manière pour vous de vivre l’itinérance des cirques modernes ?

JV / Pas vraiment, l’itinérance c’est notre mode de vie. Notre petite fille à deux mois, elle a déjà passé plus d’un mois sur les routes. La semaine dernière, on était en Bretagne. On passe deux mois par an chez nous. Pour nous la création s’inscrit dans un mouvement et se nourrit de rencontre. Il y a beaucoup d’artistes itinérants qui ne sont pas des artistes de cirque. Le cirque est une de nos références mais ce n’est pas la seule.

MM / Dans Motor Home le numéro, la vidéo et le jeu sont sur un pied d’égalité. La performance fugace est au service du récit tant et si bien qu’on a l’impression qu’elle pourrait ne pas être présente. La performance pourrait-elle disparaître de vos prochains spectacles ?

JV / Non, ce n’est pas quelque chose que l’on envisage. C’est un moyen d’expression essentiel pour nous. Dans Motor Home, il y a une vraie volonté de mettre tout au même niveau : la performance, la vidéo, le texte…etc. Habituellement il nous faut une semaine de résidence pour construire une minute de spectacle. On sculpte les matières techniques très précisément. Motor Home, c’est autre chose. C’est plus spontané. On voulait garder un peu de cette liberté du voyage.

MM / À la fin, vous précisez que le spectacle est le fruit d’un laboratoire et qu’il va connaître des évolutions. Qu’est ce qui évoluera selon vous ?

JV / Le jeu physique sera sans doute amené à progresser. Je pense notamment à la scène de portée qui pourrait devenir un moment fort. La matière vidéo, les textes vont sans doute évoluer et on va faire une vraie place à la musique. J’aimerais faire évoluer le dispositif scénique en jouant dans des lieux alternatifs. On veut continuer de brasser ce voyage et transposer son énergie dans nos prochaines créations.

Publicités