(Crédit photo: Cridacompagny)

Ce soir, les fauteuils du théâtre resteront vides. C’est vers la scène que les spectateurs avancent dans la pénombre. Pour briser la frontalité et combler la fosse, la Cridacompagny a recréé sur le plateau une galerie photo et installée en son centre deux gradins, surmontés d’écrans vidéo, l’un face à l’autre. Je déambule dans la galerie entre les spectateurs immobiles qui lorgnent déjà les inaccessibles banquettes et coussins. -Du ruban plastique rouge et blanc nous en interdit l’accès.- Aux murs, dans des postures insolites, des visages et des corps se perdent dans l’immensité des paysages nord-américains.

Née de la rencontre de Jur Domingo et Julien Vittecoq au Lido, Centre des arts du cirque de Toulouse, en 2006 la Cridacompagny s’affirme sur plusieurs scènes : cirque, musique et photographie. Amoureux de la route, le couple allie dans son dernier spectacle création et voyage tout en confirmant sa volonté de développer un art à la croisée des langages. Le projet Motor Home commence par un périple d’un mois au États-Unis : « 12000 km, entre New York, Memphis, New Orléans, Austin, Albuquerque, El Paso, le Nouveau Mexique, l’Arizona, le Colorado, le Utah et Chicago ».

Dans une chambre de motel, un cow-boy barbu et édenté se livre face caméra. Sur scène, trois corps dissimulés dans des sacs de couchages s’éveillent dans un murmure : « il y a un rossignol bleu dans mon cœur qui veut sortir mais je l’arrose de whisky et de fumée de cigarettes et les putes, les patrons de bar et les épiciers ne sauront jamais qu’il est là. » Un faux barbu distille un poème de Charles Bukowski puis entraîne des spectatrices sur la piste de danse pour un slow. Sur le mât un performeur saute à la corde pour mieux sauter en parachute à l’écran. Un homme à tête de canard parcourt le plateau dans une danse animale désarticulée avant de courir dans le désert et de devenir un Gerry à la Gus Van Sant. Marchant sous le soleil aride, il nous raconte l’errance et ses détours.

Inspiré par les écrivains de la Beat Génération et notamment par Jack Kerouac et le célèbre On the road, la Cridacompagny abandonne sa création au hasard des rencontres, des défis, des découvertes et des improvisations. La spontanéité domine une performance fugace, dont on devine tout le potentiel, et fragilise le jeu. L’adresse au public directe, franche et généreuse dénote parfois d’une certaine maladresse et génère des temps morts. Immergé dans le dispositif, le spectateur s’égare avec plaisir dans ce qui apparaît comme des souvenirs -parfois flou, parfois enjolivé- d’un road trip à travers les États Unis. Par un montage astucieux de textes, d’images et de performances, Motor Home nous laisse éprouver le voyage son énergie, sa liberté et ses méandres.

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